EN RETARD

Ca faisait longtemps que j’avais pas eu quelques choses à dire. L’envie d’incruster un fragment bien dur décroché d’une immensité chaotique dans le mou du quotidien… Détacher l’Himalaya à la main de la surface terrestre pour l’écraser. Quand on essaye de juxtaposer l’Everest face à lui-même on fait tomber des tremblements de terre monstrueux, des éboulements de roches, des massacres entiers et des petits bouts d’os.
On réduit des paysages à néant pour en bâtir de nouveaux.
Moi j’ai renoncé à des contrées entières, à un horizon plus vaste que toutes les consciences, j’ai déchiré mon champ de vision pour y planter de l’inconnu pur.
Depuis je regarde la plante poussée, et jour après jour je sais de moins en moins qui je suis. Je m’éloigne du bord. Alors que l’océan ne m’attire que pour les rivages qui l’enserre. Les côtes, les plages, les ports, les villes, les montagnes, les pays tout entier cachés derrière une ligne d’eau noire.
Je suis Jeannine, les pieds dans l’écume, qui regarde un milliard de possibles sortir des eaux… puis s’effondrer aussitôt dans le magma du hasard. Jeannine, accoudée, la tête reposée sur la barrière de métal du bateau se laisse brûler la peau par les UVs d’un destin tout puissant.
Je suis partie, pour changer. J’ai subis tous les errements de la pétasse déracinée à 600 bornes de chez elle. Pas loin. Juste à une ligne du temps en décalée de celle d’avant.
Chez moi et ailleurs le temps ne s’est jamais arrêté, et j’ai vieillis en même temps que tout le monde.
Avec les mêmes cernes bleues qui gangrènent mes yeux de Paris à Tokyo en passant par chez ta tante.
C’est juste que ça fait peur de se voir dans le miroir avec toujours la même tronche et de savoir qu’à l’intérieur y’a eu des effondrements, des implosions, le terrassement par le vide, des reconstructions inachevées.

Au milieu des ruines, parfois sublimes, d’une ville sans chef je n’accepte pas l’idée d’avoir loupé 15 ans d’existence cantonnée dans les tranchées d’une guerre fini 10 ans plus tôt. D’avoir moisi comme un vieux fruit transgénique dans les rangées d’une serre humide, programmée 12 mois à l’avance, cageot, cargo, Carrouf, ta cuisine, ta poubelle. Qu’a pas eu le bonheur de venir au monde dans un champ, libre, sauvage, battu par l’amour de la pluie et du soleil.
Il aurait fallu partir plus vite, être plus fort, avoir plus de chance.
La chance s’échappe, elle n’existe pas, on est faible, on part pas, on part trop tard. Quand on a fixé des colonnes de points de sutures ratées.

Mais en vrai l’Everest ne laisse pas de blessures, l’horizon reste vaste, et aujourd’hui Eve dans son jardin mange des tonnes de pommes. Jeannine a la peau qui crame, ses pieds inondés dans le volcan, de l’écume déborde des vagues.
Si on fait l’autruche avec la tête bien enfouie dans le sable on aperçoit toujours au coin d’une galerie souterraine l’oeil de notre Abel qui nous observe. Un oeil qui crie :
En retard, en retard !
Je suis en retard, en retard !
Non, non, non, non, non, non, non,
Quelqu’un m’attend
Vraiment, c’est important !
Je n’ai pas le temps de dire au revoir
Je suis en retard, en retard !
Alors on sort la tête de sa tombe, on avale son buvard, bien gentiment, bien sagement. Et on passe de l’autre côté du miroir. Gagner 15 ans d’existence sur un champ de ruines, dans le creux du dédale des pierres et des choses qui, en fait, ne meurent pas.

J’ai l’air stable

Poème d’été (malgré tout) –

Je garde
L’air stable
Avec mon menu 0%
De matière grasse,
La mine fraîche
Comme un matin de bonheur
Tatouer au blush 4ever

Je garde
L’air stable
A vouloir avoir les joues creuses
Mon petit style cockaïnoman/
Guitariste/hardeuse

Je garde
L’air stable
Avec mes comprimés organique
Pour évacuer la cellulite
Mes collants en machin truc …thylène
Qui me donne
L’air hyper bonne

Je suis bien en équilibre
Dans ma ligne
Sur ma silhouette
Dans ma tête

Je garde
L’air hyper saine
Avec mes compensés nutritionnels
Mes repas disproportionnels,
Le sport pour le cul,
Et deux cours de pole dance
Par semaine.
J’m’en tape des barres.

Et puis William, il a dit :
« Maintenant c’est la gaine »
Ok William !
Pas de problème !

Engainer quelques kilos,
Enchainer mes conneries
Engraisser des entreprises
De poudre aux yeux !
A moins que ce soit moi
Qui prenne du poids…
Vas-y passe mon verre de weight watchers
J’ai comme un petit creux d’estomac.

Et puis je garde
L’air hyper stable
A me tricoter des pulls trop petits
En gardant le sourire
En me brossant les dents
À l’email diamant

Des rubis dans la bouche
Pour faire les beaux discours de l’amour
En robe de soie lamée
Larmée, l’armée, l’âme, lame
Putain que des choses hyper équilibrées

Comme les haricots verts,
Ou non les brocolis
Tiens un chou-fleur
Le complément idéal
Pour se sentir en harmonie.
La composition du menu
Commençait avec
Ouais salut, moi tout va bien !
T’as vus, trop belle ma vie de femme !
Trop génial, formidable.

J’ai écris dans mon journal :
Cher maman,
Tout va bien,
Je suis en excellente santé
D’ailleurs je vais de mieux en mieux.
Et toi ? Comment ça va ?
J’espère que tu vas mieux qu’hier,
Et que tu iras mieux demain.
Mais c’est sans doute l’inverse.

Alors je garde
L’air hyper stable
A courir après mes utopies
En 14 centimètres
Jouir du corps des autres qui jouissent du sien
Etre presque plus rien

Un litre de caféine pure
En intraveineuse
Et tenir jusqu’au petit jour
La charge de ces nuits douloureuses

Je garde
L’air hyper stable
A fumer des cigarettes
Pour mon teint blême
Pour l’haleine, pour ma peine
C’est sept calories de moins
A chaque bouffée
J’vais me bouffer les os
Qui se rapprochent de ma peau

Les valises sous mes yeux
Les cernes et la graisse
J’encaisse,
L’air de rien, l’air très sain,
Les pots d’échappements
Mon moteur en roue libre
Pour purger l’excédent.
Pour perdre l’équilibre.